LIRE car la musique des auteurs s'installe dans une partie de l'âme et vous entraîne dans l'autre souffle, celui qui n'est pas tout à fait le sien, mais que l'on reconnaît comme une partie de soi. Serge Daney disait que le cinéma lui avait donné le monde, et que lui, le petit binoclard méprisé par les imbéciles, avait ainsi conquis le droit de citée. Pour d'autres, il en va de même pour la lecture : elle leur permet de faire leur le souffle organique des vivants d'hier et d'aujourd'hui.

ÉCRIRE car, tôt ou tard, on passe de l'autre côté. Par imitation, par émulation, par tentation. Écrire n'est pas avoir quelque chose à dire, il y a là sans doute une grande source de malentendus. Écrire s'est s'inscrire. Dans la continuité, même si l'on rompt. Sans doute s'immiscer dans le choeur et joindre sa voix, inaudible et distincte. C'est un désir inabouti, non qu'on n'achève rien, mais plutôt, lorsqu'enfin l'on vibre avec les « autres », il n'y a plus que l'écriture qui puisse perpétuer l'unisson : cela devient un acte, qui ne peut donc s'arrêter. Puis la pensée prend son temps, vient avec son rythme à elle, car les idées ne vont pas de soi.

PUBLIER car il n'y a rien de plus impoli à vouloir que ce qu'on écrit soit lu et imprimé. En faisant preuve d'impolitesse on s'expose à la rebuffade, au mépris... à tout ce qu'engendre la grossièreté, en somme. Car la littérature est un commerce comme un autre, les grands auteurs sont polis par le temps, leurs livres sont des icônes, on les adapte au cinéma, tout devient imagerie : du poète fou, des mondes extraordinaires, des longues phrases, de l'intellectuel, de la drogue, de la Beat Generation... Un nom, une image. Un livre impoli c'est celui qui n'est pas encore image, qui y résistera peut-être longtemps, et s'en donnera les moyens : il n'aura pas le « poli » que donnent les ingrédients nécessaires au « bon roman ». Il aura la simple brutalité de rester mal-poli.

Les Éditions Vanloo s'adonnent à cette recherche. Nous aimons cette brèche dans la conscience de celui qui écrit lorsqu'il découvre que, pour ce qui lui était une sale manie (écrire) soudain on lui tape sur les doigts ou on l'encense, ce qui est à peu près la même chose : sortir de l'anodin. Nous aimons l'encourager, puis l'accompagner dans son travail, voilà pourquoi, autant que faire se peut, nous lui offrons une tribune, celle d'un livre, ou celle d'un « feuilleton », une page sur le site où il déploie son travail.

Les Éditions Vanloo c'est donc du travail en cours, perpétuellement en cours...

On part de rien, mais le rien est notre trame, le rhizome impalpable de l'effervescence des mondes, des petits mondes, ceux qui seront à jamais un détail de la floraison champêtre.

La strate du désir est celle qui existe la première, dans le fondement dira-t-on, c'est pour cela qu'elle est la plus vite enfouie, celle qu'on excavera dans quelques siècles, oubliée sans doute, énergie fossile probablement, gaspillée encore une fois. Mais la pression du terrain fait déjà son œuvre, d'autres auteurs s'adjoignent, se déposent et s'agglomèrent, et comme c'est dans la strate du désir, on peut dire que main-main tout ceci se chatouille et que le monticule géologique s'échauffe et s'imbrique harmonieusement. La première strate sous le poids fait vague, elle ondule, et de synclinaux en anticlinaux elle défonce le terrain à venir tout en assurant la continuité de toute chose. Bref, ça bouge.


Philippe Hauer, co-fondateur des Éditions Vanloo